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La solution aux défis alimentaires viendra des citoyens

La solution aux défis alimentaires viendra des citoyens

Après six années de mandat, Olivier De Schutter rapporteur spécial des Nations Unis pour le droit à l’alimentation, affirme dans son rapport final que le modèle agro-industriel est dépassé et que la solution aux défis alimentaires actuels ne viendra pas des Etats mais des citoyens (1).

Il conclut que notre modèle agricole basé sur des intrants intensifs (engrais, pesticides) et dépendant d’une industrialisation toujours plus poussée est à bout de souffle, qu’il faut aider chaque pays à se nourrir lui-même et que la question de l’alimentation ne peut pas être résolue par la concentration de la production dans les régions les plus efficientes, par l’aide alimentaire et par le commerce international. Qu’il est nécessaire de changer de cap et d’aller vers l’agroécologie.

Les limites d’une agriculture industrielle intensive

En effet, la surexploitation, l’appauvrissement des terres, la pollution des eaux, de l’air, des sols par les produits phytosanitaires, l’érosion de la biodiversité, l’extinction d’espèces animales, la pauvreté rurale, les différents problèmes de sécurité alimentaire (bœuf aux hormones, poulet aux dioxines, vache folle et listeria) et les répercussions sur la santé font de l’agriculture industrielle intensive un modèle qui ne peut plus prédominer.

Développé dans la crainte de ne pouvoir subvenir aux besoins d’une population mondiale croissante, ce modèle productiviste qui maximise les quantités, les rendements par hectare, grâce à la mécanisation (moissonneuse, tracteurs,…), à l’utilisation d’intrants pour la plupart issus du pétrole (pesticides, engrais chimiques,…), à l’irrigation massive et à la monoculture, n’est plus viable à l’aube du 21è siècle. Cette agriculture qui privilégie la quantité à la qualité détruit à terme des écosystèmes dont nous dépendons tous et sans lesquels nous ne pourrions vivre.

Et pourtant elle domine encore dans les régions développées et s’étend à beaucoup d’autres pays en développement. Car la crainte de ne pouvoir nourrir l’ensemble de la planète persiste et accentue ce cercle vicieux et cette obstination à accroître à tout prix la production sans tenir compte des conséquences irréversibles. De plus c’est un modèle qui propose des prix compétitifs alors que ceux-ci ne reflètent pas l’ensemble des coûts qu’ils font peser sur la société (dépeuplement des campagnes, dégradation des sols, émissions de gaz à effets de serre…). Ils sont le fruit de l’influence des lobbies du secteur agro-industriels sur des gouvernements politiques qui ne cherchent qu’à maximiser les quantités pour accroître la croissance et qu’à acheter la paix sociale des citoyens en proposant des prix toujours plus bas.

De plus, il est difficile de modifier des habitudes prises par des populations qui ont des modes de vie dépendants d’une alimentation facile à préparer, transformée (2).

Parallèlement à cela, la mondialisation, le libre-échange sont venus fragiliser ce secteur entraînant une concurrence internationale accrue faisant diminuer la compétitivité des agriculteurs et accroître les inégalités entre les régions. Les agriculteurs connaissent une dégradation de plus en plus importante de leur situation: des pertes d’emplois, une surproduction dans les pays développés impliquant une augmentation des exportations vers le Sud à l’origine de déséquilibres de marchés locaux.

Face aux limites du modèle agricole productiviste inséré dans un contexte plus global de système capitaliste industriel mondialisé, un nouveau paradigme agricole apparaît, une nouvelle histoire s’écrit proposant de nouvelles alternatives au système dominant, des solutions pouvant permettre de répondre aux enjeux majeurs de l’accroissement démographique et du respect de l’environnement.

L’agroécologie et la permaculture : un nouveau rapport à la nature

De son expérience, Olivier De Schutter confirme l’évolution des prises de conscience et des initiatives citoyennes novatrices.

Face aux effets néfastes de l’agriculture productiviste, il y a une prise de conscience grandissante de vouloir mieux se nourrir dans un respect de la nature et de sa culture qui initie un nouveau rapport de l’homme à la nature. Nous pouvons constater ce retour à la nature avec le développement de l’agroécologie et de la permaculture qu’Olivier De Schutter considère comme l’agriculture du 21è siècle.

Elle n’est pas un retour à une agriculture traditionnelle, elle est une agriculture diversifiée, consciente qu’il est urgent d’avoir une plus grande efficience dans l’utilisation des ressources, de la terre, de l’eau, de la biomasse. Allant plus loin dans la démarche que l’agriculture biologique qui ne prend pas en compte tous les impacts environnementaux et qui peut utiliser une culture de plein champ, en rang avec peu de diversité et beaucoup de mécanisation, l’agroécologie adopte une approche beaucoup plus globale. Tout comme la permaculture, ces méthodes prennent en considération les aspects écologiques de respect de l’environnement et les équilibres naturels dans leur ensemble.

L’agroécologie utilise la nature comme principal facteur de production et vise entre autres à économiser l’eau, à réduire les émissions de gaz à effet de serre avec des techniques de compostage, de complémentarité entre les espèces cultivées. Quant à la permaculture, elle va au-delà de l’aspect agricole en considérant tous les éléments reliés entre eux : la nature, l’humain, l’habitat qui sont interdépendants, s’insérant dans un ensemble global s’inspirant de la nature. Dans cette logique de système de production, l’écosystème génère lui-même les conditions favorables au développement en laissant faire le vivant. Il s’agit de « concevoir des installations humaines harmonieuses, durables, résilientes, économes en travail comme en énergie, à l’instar des écosystèmes naturels».

Dans son rapport, Olivier De Schutter confirme qu’il existe un grand nombre d’études chiffrées qui prouvent que l’agroécologie et la permaculture peuvent nourrir le monde et que l’on peut doubler la production par hectare en s’adaptant au contexte local, aux ressources locales qui diffèrent d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre. C’est une science qui ne s’impose pas par le haut, par les technocrates, mais qui se diffuse de proche en proche de manière horizontale.

En France les fermes du futur sont incarnées par celle du Bec-Hellouin (3). Aménagée avec de multiples formes, couleurs, dans un grand foisonnement bien pensé, cette ferme de permaculture s’inspire de la nature, de sa grande diversité et de l’interdépendance qui existe dans les écosystèmes. Chaque élément profite aux autres et se nourrit de l’ensemble. C’est un modèle circulaire qui ne produit pas de déchets. L’objectif est de reproduire le fonctionnement de la nature qui depuis des millions d’années évolue sans pétrole, sans travail du sol et sans machine, tout en produisant une abondance de vie même dans des milieux pauvres en nutriment. Ces principes utilisent à la fois les meilleures pratiques utilisées par les paysans depuis des siècles partout dans le monde (cultures sur buttes, compostage, place de l’arbre, complémentarité entre les variétés….) mais également toutes les connaissances actuelles des sciences du vivant.

La Ferme de Bec Hellouin

La relocalisation est en marche

Dans ce nouveau paradigme agricole, il semble primordial que chaque territoire puisse être indépendant en terme d’alimentation et qu’il puisse subvenir à ses propres besoins de façon à être plus résilient, c’est-à-dire moins dépendant de l’extérieur, des chocs extérieurs, des prix, des marchés internationaux. Il faut pour cela donner la priorité aux marchés locaux, régionaux spécifiques à chaque territoire.

Un système quel qu’il soit, pour être plus résilient, doit être indépendant, autonome et diversifié.

Relocaliser la production alimentaire est une manière pour les citoyens de reprendre le pouvoir sur leur alimentation, de devenir autonome et de reconstruire des communautés. C’est une aubaine pour vivifier une ville.

Partout dans le monde, dans les villes ou les campagnes, la relocalisation est en marche. Elle se manifeste par le développement de jardins communautaires, solidaires, partagés, gérés en commun par des groupes d’habitants; ou bien sous la forme de fermes d’avenir garantes d’une agriculture saine, rentable, récréant de l’emploi local et mutualisant des outils et des fonctions comme la communication et le marketing.

Derrière ces initiatives, il y a une réelle volonté de qualité de produits, de qualité relationnelle, de qualité dans la démarche. Il s’agit de connaître l’origine de ses produits, de contribuer à valoriser le travail local, traditionnel en favorisant la production locale, en récréant du lien social, et en ayant accès à de meilleurs produits.

L’exemple de l’agriculture urbaine

Toits cultivés, jardins partagés, friches exploitées, en quelques années l’agriculture urbaine s’est imposée un peu partout. Elle consiste à implanter des systèmes locaux d’approvisionnement à l’intérieur et à la périphérie des villes de façon à moins dépendre de produits importés contribuant à la pollution.

Détroit en est un parfait exemple. Passée de 2 millions à 700.000 habitants entre 1950 et aujourd’hui, cette ville désertée suite à la crise de l’industrie automobile est entrée dans une spirale d’endettement la précipitant dans la faillite. Face à cette situation économique et sociale compliquée, à un pouvoir d’achat effondré et à une absence grandissante de supermarchés, il devenait difficile de trouver des produits frais. Des citoyens ont décidé de prendre en main leur avenir en mettant en place un programme d’agriculture urbaine. Aujourd’hui il existe près de 1600 fermes et jardins dont l’objectif est d’accroître davantage leur nombre en mettant en place des programmes de formation auprès des enfants et des adultes de manière à les sensibiliser et leur apporter un savoir-faire. Cette initiative se retrouve aussi dans des centaines de villes américaines comme New York, Los Angeles, San Francisco, Washington, Chicago, Boston, Seattle, Philadelphie , Toronto et Montréal (4).

C’est une agriculture ré-accaparée par le citoyen qui au-delà de l’aspect d’approvisionnement compense aussi la pauvreté monétaire, répare le tissu social, rétablit de la proximité, du partage et de la convivialité dans les quartiers, rend les villes plus vertes et réduit leur impact carbone.

Relocaliser c’est aussi créer des liens étroits entre les producteurs et les consommateurs. En France, le développement des AMAP, associations pour le maintien de l’agriculture paysanne favorise précisément les circuits courts entre le producteur et le consommateur.

Il s’agit d’adhérer à une association ou le consommateur s’engage à payer à l’avance, et sur plusieurs mois, un panier hebdomadaire de produits locaux, de saison à un producteur de sa région. Cette forme de partenariat direct permet à l’agriculteur de s’assurer un revenu fixe et prévisible. En Île de France le succès est tel que l’offre n’est pas suffisante pour satisfaire la demande, il y a des listes d’attente. Installées en France en 2001, elles connaissent un succès qui ne se dément pas et seraient aujourd’hui près de 1 600 livrant régulièrement 66 000 paniers à 270 000 consommateurs (5).

La relocalisation, l’agriculture urbaine sont des étapes pertinentes vers une alimentation durable accessible à tous.

Le slowfood- un nouveau rapport à la nourriture

Développé en Italie dans les années 80 puis déployé en Europe et dans le monde, le mouvement de slowfood valorise l’écogastronomie et l’alter-consommation en opposition à l’hyper-consommation, la malbouffe et aux fast-food. Il réintroduit la culture, la tradition, la saveur, lutte contre la standardisation du goût et fait prendre conscience aux citoyens des conséquences de leurs choix alimentaires en termes de santé et de société.

Il comprend aujourd’hui des milliers de membres et bénéficie de 1500 antennes locales dans plus de 150 pays (6). La nourriture de qualité semble reprendre sa place.

Ce mouvement a eu des répercussions dans beaucoup de domaines comme la culture, les médias, le tourisme... et revêt désormais un caractère social, politique et philosophique pour parler plus globalement aujourd’hui de slow attitude.

Ce mouvement qui monte en puissance nous invite au lâcher prise et à prendre son temps. Il envoie des signaux.

Une alternative économiquement et écologiquement pertinente

L’ensemble de ces éléments sont de puissants vecteurs d’une économie qualitative, solidaire, qui pourraient être source de créations d’emplois d’autant plus que ce qui relève de la connaissance locale, du savoir-faire local, ne peut être délocalisable.

Ces nouveaux modèles que se réapproprient les citoyens, s’affranchissent des multinationales et sont adaptés à chaque milieu qui régénère les écosystèmes au lieu de les détruire permettant aux générations futures de continuer à produire. Ils permettent surtout de retrouver la vocation première de nourrir les hommes en produits frais et de qualité, luttant contre la raréfaction de l’eau et l’appauvrissement des sols. Ils semblent aujourd’hui être l’unique alternative durable pour les hommes et la planète. Le citoyen est en marche vers une nouvelle agriculture.

Et pour une avancée grandissante dans cette dynamique, il faudrait que la prise de conscience des enjeux alimentaires se généralise, que les citoyens poursuivent activement leur démarche manifestant leur volonté d’une autre alimentation, d’un autre rapport à la nature. Que nous pensions autrement, en termes de qualité et non de quantité. Que nous adoptions une approche globale, qualitative à un niveau local, que nous admettions une agriculture plurielle, sans dogme global, avec des solutions multiples, adaptées à l’environnement, aux ressources, que nous utilisions ce qui fonctionne ou a fonctionné en se référant entre autres aux traditions culturelles, à l’histoire, à l’expérience. Que nous maintenions l’homme et la nature au centre des préoccupations pour un mieux vivre ensemble.

Cette nouvelle agriculture qui s’affirme s ‘imposera par le bas. Ce sont les innovations sociales dont les citoyens sont porteurs qui produisent ce changement, qui initient de nouvelles manières de produire et de consommer, celles où les petits agriculteurs s’allient avec le consommateur et les autorités locales qui doivent accompagner cette transition sans l’imposer.

Références

  • (1) http://www.srfood.org
  • (2) Interview d’Olivier de Schutter dans « Demain, un nouveau monde en marche » de Cyril DION, Actes Sud, 2015.
  • (3) http://www.fermedubec.com
  • (4) MANIER Bénédicte, Un million de révolutions tranquilles : travail, argent,habitat, santé, environnement…Comment les citoyens changent le monde, Les liens qui libèrent, 2012.
  • (5) Chiffres avancés par le Mouvement interrégional des Amap (Miramap)
  • (6) http://www.slowfood.fr

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Aurélie PIET

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